J’ai décidé de m’attaquer dans cet article à la question qui fâche : « combien de temps faut-il pour finir une thèse ? ».

Au début de votre doctorat, vous vous posez cette question par curiosité et pour vous projeter dans l’avenir ; mais vers le milieu ou la fin du processus, cette question se charge d’angoisse, et vous vous dites alors : mais combien de temps ça va me prendre encore !

Oui, le temps, dans une thèse, c’est LE sujet sensible. Il file toujours plus vite qu’il ne devrait, les semaines et les mois s’accumulent, et vous pouvez avoir l’impression de perdre le contrôle.

Je vais d’abord vous donner quelques informations objectives avant de vous expliquer pourquoi faire une thèse est long, toujours plus long qu’on ne croit, et comment faire pour apprivoiser la question du temps.

Examinons d’abord la réponse administrative à la question : selon le ministère de la recherche en France, une thèse s’effectue en règle générale en trois ans ; d’ailleurs, les contrats doctoraux durent trois ans. En fait, il s’agit de « trois années équivalent temps plein consacrées à la recherche » : autrement, dit, si vous avez un travail par ailleurs, la durée de préparation du doctorat peut être prolongée, pour un total de 6 ans maximum.

En pratique, toutes disciplines confondues, la durée moyenne d’une thèse (en France, du moins) est de 4 ans. 11 % des thèses sont réalisées en plus de 6 ans (source : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/10/EESR10_R_38-le_doctorat_et_les_docteurs.php).

Mais les disciplines ne sont pas égales entre elles, en ce qui concerne la durée du doctorat : en SHS, en Lettres, en Droit, la durée des thèses est bien supérieure qu’en Sciences naturelles ou exactes, et les établissements doivent, chaque année, délivrer des « dérogations » pour permettre au doctorant de s’inscrire l’année suivante et de poursuivre sa recherche ; ainsi, même si très peu de thèses dans ces disciplines sont soutenues en trois ans (mais si vous avez réussi n’hésitez pas à laisser un commentaire pour raconter votre parcours !), l’administration fonctionne comme si les 3 ans étaient la règle, et le dépassement l’exception : c’est un hiatus lourd de conséquences pour les doctorants.

Depuis quelques années, les pouvoirs publics et les établissements cherchent à raccourcir la durée de la thèse, avec plus ou moins de succès. Prendre du temps pour finir peut être mal vu, et le doctorant est parfois soupçonné de « traîner ».

Qu’en est-il précisément ? Pourquoi les thèses sont-elles si longues ? Peut-on réellement améliorer la situation ? Faire pression sur les doctorants est-il utile ?

Pourquoi les thèses durent-elles (trop ?) longtemps

Je vais distinguer trois types de facteurs expliquant la longueur des thèses : les facteurs irréductibles (qu’on ne pourra pas changer), les facteurs corrigibles (sur lesquelles on peut vraiment agir) et, à mi-chemin, les facteurs contraignants, qui correspondent à des astreintes auxquelles on peut s’adapter plus ou moins bien.

Commençons par les « corrigibles » ! J’en liste trois, mais il y en a peut-être d’autres :  l’impréparation, le déficit d’encadrement et les problèmes relationnels.

Les facteurs à corriger : impréparation, déficit d’encadrement, le sentiment d’isolement.

Premier facteur : l’impréparation. Le niveau des personnes qui entrent en doctorat est très hétérogène, car le profil des doctorants est varié. Depuis quelques années, les Ecoles Doctorales font de réels efforts pour proposer des formations méthodologiques ou transversales aux inscrits. Mais la tâche est immense, et beaucoup de doctorants se sentent encore complètement démunis : que doivent-ils faire ? Par quoi commencer ? Quelles sont les étapes d’une recherche ? Comment écrire ? Ils sont habités par un sentiment d’incompétence. En fait, l’apprentissage de la recherche, la transmission des méthodes de recherche, est un domaine encore sous-exploité, sous-développé. Par ailleurs, on rencontre parfois des encadrants qui peuvent être d’excellents chercheurs, mais qui manquent cruellement de pédagogie. Alors vous, doctorants, ne baissez pas les bras et cherchez à vous former : lisez des thèses, des ouvrages de méthodes, parlez à des chercheurs, et … consultez ce blog 😊

Cela nous amène à notre deuxième point : les failles de l’encadrement. Ici, il serait difficile de faire des critiques générales sans se montrer injuste envers les directeurs et directrices qui soutiennent vraiment leurs doctorants, leur donnent du temps, et sont disponibles pour les conseiller, relire leurs écrits etc. C’est un sacerdoce ! Mais là encore la situation est très inégale, et si certains directeurs sont présents et méritants, d’autres sont lointains, indifférents, agacés. Pour le doctorant, c’est une loterie (voir sur ce blog les relations doctorants/directeurs). Depuis quelques années, il existe une volonté institutionnelle de décloisonner le binôme directeur/doctorant à travers les comités de suivi et l’insertion du doctorant dans une dynamique d’échange au sein du laboratoire. Malgré cela, un nombre non négligeable de doctorants sont encore insatisfaits de leur encadrement et reprochent à leur directeur ou directrice une posture de laissez-faire, qui consiste à n’intervenir qu’après coup et à laisser le doctorant cheminer seul et faire des erreurs. Les recherches montrent que la posture de laissez-faire n’est pas efficace et augmente la durée des thèses (je vous invite à vous référer à cet article clair et complet de Laetitia Gérard et Amaury Daele).

Certains doctorants se sentent très isolés, c’est notre troisième point ; soit parce qu’ils sont peu suivis par leur encadrant et ne peuvent pas participer aux activités du laboratoire (car ils vivent loin, ou car ils ont un travail par ailleurs), soit parce qu’ils se sentent mal accueillis parmi leurs collègues, en concurrence avec les autres. Eh oui, la rareté des postes dans la recherche peut empoisonner les relations entre pairs. L’isolement est un facteur majeur de retard dans les thèses : quand on est tout seul face à son travail, on n’est pas motivé ; on perd confiance ; on ne sait pas à qui confier ses doutes. Le stress qui découle de l’isolement n’est pas anodin : une part importante de doctorants souffre de pathologies liées à l’angoisse, ou même de dépression (pour en savoir plus, vous pouvez écouter ce podcast du Grand Labo). Se retrouver isolé(e) face à un travail long, ardu, chronophage et destiné à être évalué : ce cocktail est explosif et affecte l’équilibre de vie des candidats au doctorat, pour finalement les ralentir considérablement.

Si l’isolement concerne plutôt les disciplines de Lettres et Sciences Humaines, on peut trouver partout (y compris dans les disciplines de sciences naturelles, où le travail en équipe est plus fréquent), des doctorants qui souffrent d’une ambiance concurrentielle et d’une hiérarchie rigide.

Nous l’avons vu, les laboratoires et les écoles doctorales peuvent et doivent lutter contre l’isolement ou le harcèlement en proposant des activités de soutien et d’échange pour les doctorants et chaque doctorant doit, à son tour, tenter de sortir de sa bulle et rencontrer des collègues de toutes provenances, via des colloques, des séminaires, via les réseaux sociaux académiques etc ; et surtout, il faut éviter de rester seul avec les problèmes qui se présentent. Si vous avez des problèmes d’anxiété, n’hésitez pas à vous en ouvrir au service médical de votre établissement.

Ces trois points (questions relationnelles, impréparation et déficit d’encadrement) sont cruciaux pour expliquer le retard que peut prendre une thèse ; les institutions universitaires se sont saisies de ces problèmes, avec des résultats variés. Il est possible d’améliorer encore la situation.

Les facteurs contraignants : comment s’adapter à ce qui peut nous déstabiliser

Vous aimeriez bien faire votre thèse dans des conditions idéales : avoir un bureau à vous, un financement, des collègues amicaux, des horaires de bureau et une vie calme. Mais souvent, la réalité est toute autre. Plus de la moitié des thèses en SHS n’ont pas de financement. Même s’ils sont financés, beaucoup de doctorants (ATER notamment) doivent donner des cours en échange. Travailler et faire sa thèse, ce n’est pas simple, et on ne peut pas aller aussi vite que les autres (j’avais fait une vidéo sur ce sujet). Quant à avoir un bureau personnel : c’est carrément du luxe !

Et puis, pendant une thèse, la vie continue ; on peut tomber malade ; se marier ; avoir des enfants ; avoir des problèmes familiaux… ça ne favorise pas la concentration, et c’est ainsi que les thèses s’allongent. Car la thèse n’est pas un travail mécanique, elle demande du calme et du temps ; elle ne rapporte rien à court terme, et aux premières turbulences, elle ne devient plus prioritaire, les autres obligations de la vie lui passent devant.

Toutes ces contraintes, vous ne les effacerez pas. La vie et la thèse doivent cohabiter ; et même si vous ralentissez parfois, il faut garder le contact avec votre recherche et chercher une forme de régularité. Je l’explique dans mon guide du Doctorant, à télécharger ici si vous ne l’avez pas encore fait.

Les facteurs irréductibles

Ici je vais vous dire quelque chose qui n’est pas bon à entendre : même si vous parvenez à corriger les facteurs que j’ai évoqués plus haut, même si vous êtes bien encadré-e, bien formé-e, assez régulier-ère… Vous mettrez du temps à faire votre thèse. Moins de temps que quelqu’un qui est seul et perdu, mais tout de même, du temps.

Combien de temps ? Je ne sais pas, et vous non plus.

Voilà, le pavé est jeté dans la mare : une thèse, c’est long. L’administration voudrait bien qu’il n’en soit pas ainsi (et vous aussi), mais il y a une part irréductible dans cette lenteur.

Plus vous vous mettez la pression, ou plus on vous met la pression des échéances, et plus vous avancez lentement, et plus cette lenteur vous désespère. Il n’est donc pas si facile “d’accélérer”, vous en avez certainement fait l’expérience.

Nous sommes dans une ère d’efficacité et d’immédiateté ; or une thèse n’est jamais rapide, un doctorant n’est jamais 100% efficace. Les échéances sont rarement tenues, les calendriers prévisionnels sont vite obsolètes. La thèse s’accommode mal des contraintes temporelles, et pourtant, ces contraintes vous obsèdent : c’est une tension inhérente à l’expérience que vous êtes en train de vivre.

Pourquoi une thèse prend autant de temps ? Parce qu’il faut du temps pour que les idées mûrissent, pour oser bâtir sa position de recherche, acquérir de la confiance, apprendre à écrire en dialoguant, sur le papier, avec les autres chercheurs. Souvent, un changement subjectif s’opère chez le doctorant : une forme d’affirmation personnelle et de clarification de ses idées. Le temps donne de la valeur à ce processus. C’est pourquoi il n’est pas toujours possible d’accélérer le travail.

Conclusion

Le remède à des thèses trop longues ne sera jamais un remède absolu ; il ne permettra pas d’accélérer le travail de recherche, qui a un rythme propre, mais plutôt d’ôter les freins qui empêchent son cours normal.

Les institutions développent des solutions, à travers la formation ou un meilleur suivi. Les pratiques des acteurs doivent changer également : directeurs plus présents et plus pédagogues (car oui, la recherche s’apprend et s’enseigne !)  et doctorants plus confiants et plus ouverts aux échanges.

Vous connaissez cette citation que l’on prête à Marc-Aurèle ? « O dieux, donnez-moi la sérénité d’accepter ce que je ne puis changer, le courage de changer ce que je puis, et la sagesse d’en connaître la différence ».

J’espère que cet article vous aidera à adopter cet état d’esprit. Vous pouvez (devez) chercher à briser l’isolement, à vous former, à échanger avec vos pairs, à être régulier dans le travail. Par contre, il est inutile de vous flageller et de vous imposer des objectifs que vous n’atteignez pas, parce qu’ils ne sont pas réalistes.

Alors courage à vous, et je vous souhaite de pouvoir vous détacher de l’idée fixe du temps qui passe pour pouvoir goûter la joie de l’élaboration des idées et de l’argumentation !

Et n’oubliez pas : si vous souhaitez partager votre expérience, les commentaires sont ouverts !