Comment faire une thèse vraiment originale ?

L’originalité est une exigence du doctorat ; par exemple, le ministère de l’enseignement supérieur en France stipule que « la thèse représente la réalisation de travaux scientifiques originaux ».

Comment faire, alors, pour s’assurer que notre travail est vraiment original ?

Il me semble que derrière l’obligation d’être original, se trouvent deux grands engagements du doctorant : 1. éviter le plagiat, et 2. développer son propre argument. Beaucoup de doctorants ont des craintes, rationnelles ou irrationnelles, au sujet de ces deux impératifs. Je vais donc les expliquer et vous indiquer simplement comment procéder pour que votre thèse gagne en originalité.

Priorité n°1 : éviter le plagiat

Je reçois parfois des messages de doctorants inquiets : « je cite longuement tel auteur, est-ce un plagiat ? », ou encore : « ma démonstration s’appuie beaucoup sur un seul auteur, je reprends complètement ses idées, est-ce un plagiat ? » ; ou même : « je viens de découvrir un ouvrage qui vient de sortir et reprend complètement mon sujet de thèse ! Au secours ! ».

Voyons, remettons un peu d’ordre dans tout cela.

Qu’est-ce que le plagiat ?

Le plagiat est le fait de reprendre textuellement un texte écrit par une autre personne sans la citer ; ou même de reprendre en détail les idées de cette personne, sans la citer. Vous trouverez ici, par exemple, des définitions du plagiat.

L’élément clef de toute définition du plagiat, c’est : « sans citer l’auteur source ».

Il est à mon sens très difficile de commettre un plagiat involontaire ; et si vous suivez une règle simple : toujours citer vos sources, vous ne commettrez pas de plagiat. J’avais fait une vidéo à ce sujet, qui se trouve ici.

Donc, soyons clair : reprendre les idées d’un auteur, en le citant, n’est pas du tout un plagiat. C’est une démarche légitime. Vous faites vivre ces idées en les reprenant ; vous tentez d’explorer leur application ; très certainement, vous les interpréterez à votre façon, vous les modifierez un peu, consciemment ou non ; c’est le jeu inévitable de la vie scientifique. D’un cerveau à l’autre, les notions évoluent, s’adaptent, et c’est tant mieux. Vous pouvez donc citer largement un auteur, puis expliquer à votre lecteur que vous souhaitez reprendre et appliquer les notions qu’il développe, ce qui mènera peut-être à une redéfinition partielle de ces mêmes notions. C’est bien ici une démarche saine, qui n’affecte pas l’originalité de votre thèse, au contraire.

Peut-on vous accuser de plagiat ?

Vous vous demandez peut-être si vous pouvez faire un plagiat sans le savoir, en ignorant qu’un auteur a déjà développé vos idées avant vous. Ma réponse est catégorique : ce n’est pas possible. Au pire, on soulignera que vous avez oublié de vous référer à cet auteur, mais on ne vous accusera pas de plagiat. En effet, même si vos idées sont proches, les cheminements intellectuels pour parvenir à une même conclusion sont nécessairement différents, et cela se voit. Il y a une distinction qui saute aux yeux entre un texte qui copie frauduleusement des idées sans citer la source, et un texte qui développe inconsciemment des idées analogues à celles d’un autre texte.

Quant au fait qu’un autre ouvrage soit thématiquement très proche de votre thèse : est-ce que cela pourrait vous attirer la critique d’avoir fait un travail peu original ?

La réponse est non. Je dis souvent que c’est une bonne nouvelle de trouver un livre proche, très proche, de votre thématique. C’est la preuve que votre sujet est bien présent dans le débat académique, qu’il correspond à un intérêt scientifique actuel. Votre vision est forcément différente de celle de l’autre auteur : il n’y a pas deux êtres humains qui voient le monde de la même façon. Donc vous allez jeter un éclairage différent sur un thème qui a déjà soulevé l’intérêt. C’est parfait !

En fait, l’originalité de votre thèse ne repose pas nécessairement sur l’originalité de votre thématique. Elle repose sur l’originalité de vos données et de votre réflexion. C’est ce que je veux développer à présent.

Développez votre propre argument !

Quand on parle d’originalité de la thèse, je crois qu’il y a deux sens au mot originalité : un sens juridique, que nous avons évoqué en parlant du plagiat, et un sens intellectuel, plus subtil, sur lequel je voudrais m’arrêter maintenant.

Une thèse peut très bien être juridiquement valide (donc originale, au sens de « sans plagiat »), mais scientifiquement inintéressante, car elle manque de toute originalité intellectuelle.

L’originalité intellectuelle est liée à la capacité à développer et à faire entendre un argument propre, un point de vue spécifique sur un sujet.

Certaines thèses sont trop timides. Elles se cachent derrière les écrits d’autres chercheurs (en les citant 😉 bien sûr !) pour ne pas prendre de risque. Elles se perdent dans de longs commentaires des ouvrages existants, sans que l’on comprenne où veut en venir l’auteur. Ce sont des thèses sans thèse, c’est le cas de le dire : on n’y trouve pas la position que l’auteur cherche à démontrer et défendre.

Ce danger là est bien plus réel que le danger de commettre un plagiat. En effet, beaucoup de doctorants ont peur de se tromper en développant leur propre position ; ils restent donc en retrait dans leurs écrits, et brouillent les cartes jusqu’à ce qu’on ne sache plus ce qu’ils veulent démontrer.

La peur de se tromper était d’ailleurs l’objet d’une autre de mes vidéos : ici !

Voici quelques conseils pour surmonter cet écueil.

Acceptez l’erreur.

L’erreur est au cœur de la démarche scientifique. On pose une question, on tente une réponse (hypothèse), puis on va vérifier si cette réponse est correcte, en recueillant des données de terrain (ou en menant des expérimentations, si votre discipline s’y prête). Si la piste s’avère correcte, l’hypothèse est validée ; si elle ne l’est pas, il faut revoir l’hypothèse. Il n’y a pas d’autre façons de procéder !

Or, si vous avez peur de vous tromper, vous ne pourrez pas émettre d’hypothèses, ni les vérifier, ni les amender : vous bloquez tout le processus.

L’erreur est juste un rappel de la réalité, une invitation à préciser ses hypothèses. Il est bon de faire des erreurs, de les identifier. Votre propos se construira ainsi.

Appuyez-vous sur vos données

Voilà la vraie clef que je souhaite vous donner aujourd’hui : je dirais que 80% de l’originalité d’une thèse repose sur l’emploi des données, et j’appelle ici données les « échantillons de réalité » que vous devez recueillir pour valider vos hypothèses (et dont la nature change selon les disciplines, bien sûr : entretiens, observations, questionnaires, archives, arrêts de jurisprudence, résultats d’expérimentation etc).

Vos données sont uniques. Elles résultent de votre travail de terrain. Personne d’autre que vous n’a fait le même travail de terrain (sauf dans le cas de travaux collectifs). Si vos données sont réellement présentes dans votre thèse, si elles soutiennent votre argumentation, votre thèse sera nécessairement originale. Être présentes, cela veut dire que vous ne pouvez pas réserver la portion congrue à vos données ; vous devez les citer et les analyser longuement et souvent, tout au long de votre travail. C’est un vaccin contre le manque d’originalité.

Partez de vos idées

Quand je dis « vos idées » il s’agit :

– De vos intuitions : elles sont importantes car ce sont elles qui vous amènent à poser des hypothèses.

– De votre point de vue : même si vous vous appuyez sur les concepts d’autres auteurs pour analyser vos données, vous avez votre propre point de vue sur la question que pose votre thèse (car il faut avoir une question de recherche pour avoir un point de vue, attention !).

L’originalité de votre point de vue peut reposer sur divers éléments : votre vision est différente soit parce que votre terrain est différent, soit parce que votre thématique est différente, soit parce que vos conclusions sont différentes de celles des autres auteurs ; ou tous ces éléments à la fois. Il y a toujours quelque chose de différent d’une thèse à l’autre. Sachez identifier votre singularité pour formuler votre positionnement original, et le développer.

Les autres auteurs viennent en soutien de votre argumentation (ou en contraste) mais leur raisonnement ne se substitue pas au vôtre (voir l’article choisir et lire efficacement).

Voilà, en somme, les conseils que je souhaitais vous donner pour que vous parveniez à faire une thèse réellement originale, qui révèlera votre cheminement intellectuel unique, nécessairement unique.

Vous l’aurez compris, faire une thèse est une épreuve de confiance ; une thèse révèle au monde une partie de votre esprit, de vos idées. Cela demande courage et honnêteté, deux qualités que le doctorant cultive à travers son parcours.

Vos remarques, questions, témoignages sont les bienvenus ci-bas !

 

18 commentaires

  1. Bonjour Emilie ! Mon projet de thèse articule sociologie de l’art et sociologie de la santé mentale, le tout envisagé sous une approche socio-historique. Il est plutôt particulier, vraiment très ancré dans une pluridisciplinarité (sociologie surtout, mais aussi histoire de l’art et philosophie), d’où mon problème : je me renseigne sur les professeurs habilités à diriger des thèses, sur leurs recherches, mais je n’en trouve pas vraiment un dont le travail laisserait supposer que le doctorat que je projette de réaliser le « botterait ». Du coup, je ne sais pas du tout à qui proposer mon projet. Qui plus est j’ai prévu d’habiter l’an prochain à Bordeaux, ce qui veut dire bye bye l’EHESS et la curiosité tentaculaire de ses professeurs… Alors que ce sont sans doute des professeurs de l’EHESS qui pourraient le plus être intéressés par mon projet ! J’ai vu que tu avais réalisé une thèse de doctorat de socio à l’EHESS, je me demandais par conséquent si, d’après ton expérience, il est possible pour un étudiant de réaliser sa thèse à l’EHESS sans vivre à Paris (avec un contrat doctoral – ce ne serait pas de refus -) ?

    1. Bonjour ! Je n’ai jamais vécu à Paris pendant ma thèse alors que j’étais inscrite dans un établissement parisien. Les doctorants qui sont inscrits hors de leur ville de résidence sont très nombreux. Et Bordeaux n’est pas loin de Paris ! Il faut prévoir quelques allers-retours, c’est tout ! En tout cas, si tu trouves un potentiel directeur à l’EHESS, il ne faut pas te mettre de limites à cause de ça ! Bonne chance !

      1. Il est vrai aussi que je n’étais pas financée, donc plus libre. Mais c’est sans doute jouable aussi avec un contrat doctoral, en tout cas ça ne me semble pas insurmontable.

  2. C’ est la première fois que je lis vos articles mais je trouve cela excellent. Effectivement, nous nous posons cette question sur le plagiat et aussi on se demande si on est sur la bonne voie. Votre article, chère Madame, nous apporte une lumière sur un chemin je dirai un peu sombre et plein de brouillard. Je viens d’ailleurs de le partager auprès de mes collègues doctorants. Merci à vous.

  3. Je viens d’avoir le declic. A chaque fois que je veux defendre mes idées, je recule avec l’idée que c’est un peu trop oser.
    Aussi, j’ai le sentiment que mes idées ont èté abordées par un autre auteur. Cette fois, je repare au gallot…je fonce, car he réalise que je suis sur la bonne lancée.

    Merci infiniment Maître.

  4. Absolument génial et pertinent en tous points. J’ai suivi bien des formations données par mon école doctorale. Si je ne critique pas les efforts et la qualité des intervenants, de même que leur bienveillance, c’est dingue de voir comme chaque argument, chaque point développés par Emilie Doré sur des questions ESSENTIELLES à la réalisation d’une thèse sonnent JUSTES! Sans se déplacer de chez soi, sans la lourdeur de formations « tout en un » et parfois étalées sur plusieurs longues journées d’affilées (optimisations budgétaires obligent dans les facs…) qui ne tiennent pas compte d’une chose essentielle : si on a pas de temps pour « laisser décanter » les choses dans son esprit… on ne retient que très peu de ces formations. Spécialisé, pertinent et d’un accès hyper simple et léger, dans un temps adapté pour justement permettre de « décanter », les articles et formations d’Emilie Doré sont au top et m’aident beaucoup… Quand je pense que naviguais dans un épais brouillard sans issue depuis au moins un an avant de tomber sur ce blog.

  5. Merci pour cet article intéressant ! Je suis en fin de parcours et je me sens terriblement frustrée quant à l’originalité de ma thèse, pas en termes scientifiques, mais plutôt en termes personnels. Je ne me reconnais pas dans l’écriture imposée, les règles dictées par mon directeur de recherche (quand d’autres professeur.es proposent d’autres règles de rédaction), la suppression méthodique de ce qui fait le style personnel de mon écriture ou l’affirmation « trop » franche de mes points de vue. Je trouve ça pénible, car finalement, cette thèse ne me reflète plus du tout – mes proches, d’ailleurs, disent qu’ils ne m’y reconnaissent pas – et je n’ai pas du tout envie de la soutenir, encore moins de la publier. Alors, je crois que l’université devrait évoluer vers des formes qui, sans perdre en scientificité, permettrait une expression plus libre. Après tout, certains pensent remettre une BD en guise de document final ! La thèse évalue la rigueur scientifique d’une démarche, je trouve dommageable l’uniformisation de la forme.

    1. Merci pour ce message Charlotte, je suis sincèrement désolée de cette déception par rapport à votre thèse, et je ne peux qu’abonder dans votre sens. Rigueur scientifique ne signifie pas « style impersonnel et jargonnant ». Il ne faut pas oublier que certains grands scientifiques ont eu aussi de belles plumes et un style bien à eux (comme Darwin !).Du moment que le raisonnement est correct et que les preuves sont bien exposées, il ne devrait pas y avoir une exigence de forme qui vise à gommer toute subjectivité. J’avais aussi abordé ce sujet dans cet article : http://reussirsathese.com/je-ou-nous-eternel-dilemme-de-lecriture-academique

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