Pourquoi faire une thèse ?

Quand j’écrivais moi-même ma thèse de doctorat, si l’on me demandait pourquoi je m’étais lancée dans ce travail, je répondais sans hésiter : par passion ! Il m’arrivait de sentir une petite réprobation dans le regard de mon interlocuteur, comme si mener un travail si long et si coûteux pour ce motif était vraiment trop déraisonnable.

Aujourd’hui, en accompagnant des doctorants et les aidant dans leurs difficultés, je me pose souvent la question : qu’est-ce qui nous a poussés vraiment à nous engager dans un tel travail, si long, si ardu, si peu ou si mal reconnu, mal rémunéré voire totalement gratuit, et mal compris par nos proches et par toute la société ? C’est qu’il doit y avoir une sorte de feu sacré pour faire une thèse !

Plus prosaïquement, j’ai relevé quatre grandes raisons qui entrent en jeu : elles sont toujours présentes, chez chaque doctorant, mais chacune avec une intensité variable. Je tâcherai de vous les présenter et de souligner ce que chaque raison peut apporter à la thèse, ou vers quels dangers elle peut l’entraîner.

 

1. Faire une thèse pour comprendre, par curiosité.

La passion est le carburant de votre thèse : vous voulez comprendre, résoudre une énigme qui s’est posée à vous. Le sujet que vous avez choisi fait écho à des motivations inconscientes – vous ne les connaissez pas toujours en détail ; quoiqu’il en soit, vous êtes prêt(e) à passer des années sur votre thème. Cette curiosité intellectuelle est indispensable. Ne choisissez pas un sujet qui vous ennuie un peu, ou qui vous été imposé par votre directeur : sinon vous vivrez un enfer, car ce même thème occupera vos pensées tous les jours pendant au moins 3 ans, et sans doute plus ! ll doit donc vous être intime, plaisant.

Aimer son sujet, ça ne veut pas dire que vous n’en aurez jamais marre ; peut-être qu’un peu de lassitude pointera vers la fin de la thèse. Mais si vous ne l’aimez pas, ce sera évidemment pire.

Donc, il est indispensable d’éprouver une vive curiosité à l’égard de son sujet, une curiosité singulière.

Les écueils de cette motivation

On est parfois si passionné par son sujet de thèse, si entraîné, que l’on ne se résout pas à achever l’écriture de sa thèse. Ecrire, c’est forcément réduire la réalité, l’aplanir, accepter que l’on ne pourra pas tout dire. Pour certains, après des années de terrain où toutes les nuances de la réalité leur sont apparues, cela se révèle très frustrant d’écrire ce texte qui ne pourra exprimer qu’un point de vue limité (même en 400 pages). Et pourtant, il faut en passer par là… Alors quand vous écrivez votre thèse, veillez à ce que votre curiosité intellectuelle soit modérée par un certain pragmatisme.

2. Faire une thèse pour démontrer / dénoncer une situation

Vouloir démontrer quelque chose est un peu différent de vouloir comprendre quelque chose. En SHS, certains doctorants ont une idée assez précise de ce qu’ils ont envie de dire dans leur thèse, comme une intuition qu’ils cherchent à vérifier.

Cette intuition peut provenir de leurs idéaux politiques ou philosophiques ; beaucoup de doctorants ont, ou ont eu, une activité militante dans le domaine sur lequel ils font leur recherche.

Elle peut aussi provenir d’une expérience professionnelle ; il est courant qu’au milieu d’une carrière, on souhaite donner corps à des réflexions que l’on a forgées par son expérience, et que l’on se lance dans une thèse justement pour cela.

Le désir de démontrer n’est pas mauvais en soi ; il est même, finalement, indispensable à une bonne argumentation.

Les écueils de cette motivation

Vouloir démontrer à toute force peut induire un aveuglement à la contradiction, et donc à de graves fautes méthodologiques. Les hypothèses posées sont systématiquement validées par des données surinterprétées ou triées pour aller dans le sens de l’hypothèse. C’est une erreur très, très courante, que l’on peut définir comme un manquement au principe de neutralité axiologique, si l’on veut des mots exacts.

Il faut donc qu’une solide méthodologie vienne soutenir la démarche, sinon vous commettrez des erreurs. Je pense qu’il n’est pas interdit d’avoir un point de vue subjectif en SHS, mais il faut l’assumer comme tel et le présenter au lecteur : cet article sur l’emploi du « je » dans le texte vous donnera quelques pistes.

Autre biais : si vous venez d’un milieu professionnel hors académie, vous serez peut-être tenté de faire une thèse trop prescriptive, c’est-à-dire une thèse qui veut donner des recommandations aux professionnels de tel secteur. Or une thèse n’est pas un document de recommandations (même si un chapitre « recommandations » clôt parfois la réflexion dans certaines disciplines ! Mais ce chapitre doit être bien circonscrit, il doit suivre une analyse objective). Pourquoi est-ce qu’une thèse ne doit pas chercher à donner des orientations pratiques ? Parce que la démarche scientifique est d’analyser ce qui est, pas ce qui devrait être.

Veillez donc à formuler votre question de recherche dans le sens de l’analyse de l’existant, et pas dans celui de la recherche des possibles.

3. Faire une thèse … pour démontrer qu’on en est capable !

Peut-être que cela vous fait sourire, mais c’est aussi un moteur de l’action humaine : la recherche de reconnaissance, la volonté d’être approuvé, peut-être admiré.

Certes, la reconnaissance sociale du doctorat est plutôt faible en France ; mais il y a tout de même  une reconnaissance plus subtile, que l’on cherche dans les yeux de sa famille, de son conjoint, de son directeur de thèse. On sait qu’une personne qui a réussi une thèse « mérite le respect » ; c’est tout de même le diplôme le plus élevé du monde universitaire ; c’est donc atteindre au sommet, peut-être ?

Encore une fois, cette motivation n’est pas pire qu’une autre et si elle vous aide à avancer, tant mieux ! Si toutefois, elle prend trop de place, vous allez faire face à quelques problèmes.

Les écueils de cette motivation

D’abord, en quêtant l’approbation, vous vous mettez une pression terrible. Un échec même transitoire vous déstabilisera fortement. Si vous valorisez trop le résultat (obtenir ce doctorat !) par rapport au processus (apprendre à faire de la recherche) vous souffrirez des aléas du chemin.

Il arrive qu’un manque de confiance chronique soit associé à ce désir de démontrer qu’on en est capable. On dénigre sa situation actuelle (« simple » étudiant, « simple » prof, « simple » praticien, « simple » mère de famille) ; on se sent inférieur ; le doctorat doit venir venger certaines injustices, ou nous rehausser à nos propres yeux. Ce n’est pas condamnable, mais ne misez pas tout là-dessus. Apprenez aussi à accepter vos erreurs, car il y en aura, et le monde ne doit pas s’écrouler pour autant.

Et apprenez aussi… à vous aimer tel que vous êtes !

4. Faire une thèse pour retarder l’entrée dans la vie adulte / ou lors d’une transition existentielle

La thèse est un passage. Un long passage, une zone hors du temps. Vous n’êtes pas vraiment étudiant ; vous ne vous sentez souvent pas pleinement chercheur, pas encore. C’est dur, d’être dans cet entre-deux ; mais c’est aussi confortable, car cela vous protège de certains choix, cela vous laisse le temps de réfléchir.

Je reconnais facilement que chez moi, ce facteur a été important dans le choix de faire une thèse ; et ce n’est pas ça qui l’a rendue médiocre, ou qui m’a empêchée de la conclure. Et si vous aussi vous reconnaissez dans cette motivation… Ce n’est pas grave !

Vouloir retarder l’entrée dans la vie adulte, ne croyez pas que ça ne concernerait que des « losers » ; il y a ainsi dans la vie des périodes de réflexion, de latence. Vous avez peur d’être enfermé dans les contraintes de la vie professionnelle, vous voulez, un temps, vivre de votre passion ? C’est tout à votre honneur.

Les écueils de cette motivation

Bien sûr, l’écueil principal de cette motivation c’est qu’une force puissante et incontrôlée, venue des profondeurs de votre cerveau… vous empêche de finir votre thèse ! Je croise très souvent des doctorants dans cette situation : désespérés de ne pas parvenir à finir. Mais quelles sont leurs perspectives ? Ont-ils vraiment envie de finir ?

Le mieux pour ne pas être agi par des forces inconscientes est justement de les identifier, d’être lucide à leur sujet. Alors… une petite auto-analyse s’impose !

Je veux finir sur une situation qui peut vous paraître caricaturale, mais que j’observe pourtant de plus en plus : certains doctorants font une thèse, simplement, pour ne pas être au chômage. Je n’ai pas à juger le bien-fondé de cette démarche ; les contraintes de la vie sont bien assez rudes. Mais je peux émettre un avis sur les conséquences pratiques de tels choix : si la thèse est pour vous un pis-aller, quelque chose que vous faites faute de mieux, vous allez au-devant des problèmes.

Chacune des motivations que j’ai exposées est valide et utile (en prenant soin des écueils qu’elles renferment) : mais une seule est INDISPENSABLE, c’est la première, à savoir la passion pour votre sujet. Cette motivation première, veillez à l’alimenter, à la nourrir, à la retrouver.

Si ça vous intéresse, je propose un exercice court et revigorant pour retrouver sa motivation profonde, celle qui est liée à votre passion initiale pour votre sujet : c’est gratuit, et c’est par ici !

Après la lecture de ce texte, avez-vous pris conscience de vos motivations ? Avez-vous une expérience à raconter ? Les commentaires sont ouverts !

3 commentaires

  1. Article pertinent.
    Effectivement, on se reconnait assez facilement dans l’une de ces catégories.
    Merci Emilie pour ce retour d’expérience.

Répondre à augusta Goussoutou Annuler la réponse.

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