5 conseils pour un travail de terrain efficace

Ça y est ! Vous êtes prêt pour vous rendre sur votre terrain. Vous avez passé un certain nombre d’heures dans les bibliothèques, peut-être avez-vous déjà forgé quelques hypothèses sur votre sujet de recherche, et maintenant, vous allez confronter vos premières idées à la « réalité ». C’est un moment décisif dans une recherche : alors, comment être sûr de ne pas passer à côté de quelque chose d’important ? De poser les bonnes questions, de faire les bonnes observations, de s’adresser aux bonnes personnes ?

Que cherchez-vous?

 

1. Essayez de savoir ce que vous cherchez vraiment

Cela paraît évident… mais c’est loin de l’être. Vous avez peut-être écrit un projet de recherche assez détaillé, vous avez consulté des ouvrages… Mais sur le terrain, c’est l’originalité de votre recherche qui se révèle. Vous allez porter votre propre regard sur un phénomène qui n’aura jamais été vu exactement comme cela auparavant. Peut-être manquez-vous de confiance en vous : vous serez alors tenté de vous abriter derrière des théories déjà toutes faites pour avancer sur votre terrain sans craindre de faire une erreur. Ce serait dommage. Le début du travail de terrain est un moment unique où tous les chemins sont encore possibles. Ne craignez pas de vous tromper à ce stade, vous aurez tout le temps de rectifier le tir. Écoutez plutôt votre voix intérieure vous souffler ce que vous avez vraiment envie de chercher. Pour y arriver, je vous propose un petit exercice très simple : prenez une feuille de papier ou mettez-vous devant votre ordinateur, et écrivez ce qui vous passe par la tête concernant votre sujet d’étude : un texte que personne d’autre que vous ne lira, un brouillon où vous pouvez dire tout et n’importe quoi, même si c’est banal ou peu scientifique.  Écrivez ce qui vous tient à cœur. Ce que vous aimeriez bien dire. Ce que vous rêveriez de trouver sur le terrain. Il en sortira quelques idées enchevêtrées, des pré-notions… mais au milieu de cela vous verrez plus clairement ce que vous cherchez, vous, ce qui, donc, pourrait faire une piste originale de recherche. Cette étape vise à vous faire sortir des sentiers battus de la réflexion, à vous faire envisager les choses avec un esprit neuf, à entrevoir ce qui vous passionne vraiment.

Et ce que vous allez vraiment devoir investiguer et vérifier sur le terrain.

Une fois réalisé cet exercice de sincérité, vous êtes prêt pour définir de quels éléments vous avez besoin : des données objectives (des faits) ? Des données subjectives (représentations, perceptions d’acteurs) ? Choisissez votre méthode d’enquête en conséquence (questionnaire, entretien long, observation, archives…). Nous aurons l’occasion d’y revenir dans de prochains articles.

2. N’accumulez pas : traitez vos données au fur et à mesure.

Les données de terrain s’accumulent très vite, vous pourriez vous trouver débordé assez rapidement. Essayez de les traiter petit à petit : c’est-à-dire, de les relire, de commencer à les classer. Si ce sont des entretiens, par exemple, transcrivez vos notes ou votre enregistrement le jour-même ou le lendemain. Cet exercice vous permettra de vous remémorer ce qui a été dit, de l’avoir présent à l’esprit. Si vous travaillez avec une technique d’observation, tenez un journal que vous relirez régulièrement. Cela aura le mérite de vous créer une routine de travail, de vous discipliner. Vous commencerez aussi, pas à pas, à préparer la future étape de l’analyse, et surtout, vous pourrez vous rendre compte si vous avez besoin de changer quelque chose dans le choix de vos méthodes de recherche de terrain. Vous saurez si vous êtes réellement en train de collecter les bons éléments.

3. Soyez conscient de votre image !

Eh bien oui, comme vous le savez, en sciences humaines et sociales, on collecte nos données auprès d’autres êtres humains !! Et non pas (ou pas seulement) en observant des végétaux ou des phénomènes physiques. Donc, on est tout le temps pris dans un réseau de relations humaines, même lorsqu’on cherche à être objectif. Vous avez des préjugés sur les personnes que vous observez ou avec lesquelles vous discutez, mais soyez certain que elles aussi ont des préjugés sur vous, et que, en fonction de cela, elles vont mettre en avant certains faits, et pas d’autres, ou simplement, pendant un entretien, vous dire ce qu’elles pensent que vous avez envie d’entendre. Ce genre de biais ne peut pas être supprimé à 100%. Mais soyez-en conscient, pour le prendre en compte dans votre analyse.

Pour donner un exemple personnel, j’ai fait mon terrain de thèse dans un quartier pauvre d’une ville sud-américaine. J’ai souvent été bien reçue par les gens que j’interrogeais (heureusement !). Mais il est clair aussi que, si je n’y prenais pas garde, ils me percevaient tout de suite comme la représentante d’une ONG, car les seuls européens qu’ils étaient amenés à rencontrer travaillaient en ONG. Cela pouvait créer plein de malentendus : ils espéraient que je les aide, me présentaient un discours allant en ce sens… et je ne pouvais que les décevoir. Ce n’est qu’un exemple, mais réfléchissez au cas de votre propre terrain : quel image de vous ont vos enquêtés? Peut-être vous assimilent-ils à une institution, à une catégorie sociale.

Comment faire pour ne pas se laisser enfermer dans ce rôle?  Commencez par prendre soin de la façon dont vous vous présentez. Tentez de présenter une image modulée de vous-mêmes, pour ne plus être simplement l’étudiant/le chercheur de tel endroit : si, au cours de la conversation, votre interlocuteur vous dit qu’il vit dans une petite ville, vous pouvez lui dire que vous aussi avez grandi dans une petite ville (si c’est le cas, bien sûr, ne mentez pas !!) : donnez des éléments sincères qui vous permettent de ne plus être seulement une image figée mais un vrai interlocuteur. Pensez à être empathique et intuitif pour comprendre ce qui se passe : ce sont deux qualités qu’on évoque peu dans les manuels de méthodologie, mais qui sont indispensables sur le terrain…

4. Ouvrez les yeux et les oreilles !

Il n’est rien de pire qu’un chercheur qui ne voit pas et n’entend pas ce qui se passe sur son terrain. Vous pensez qu’une telle erreur est réservée à des personnes vraiment obtuses ou incompétentes ? Détrompez-vous. Nous la faisons tous à un moment ou à un autre.

Ouvrez les yeux !

Howard Becker, grand sociologue américain, raconte cette anecdote : une de ses collègues faisait une recherche sur les femmes psychanalystes. C’était une recherche influencée par les études sur le genre, elle cherchait à savoir comment des femmes avec une profession libérale géraient leur temps entre le travail et les soins du foyer, une question souvent sensible pour les femmes. Mais les premiers entretiens ne donnaient rien ! Les femmes interrogées lui disaient qu’elles n’avaient aucun problème. Qu’elles ne comprenaient pas la question. La chercheuse insistait, encore et encore, en posant la question de différentes façons, et finissait par agacer ses interlocutrices. Bref, cette chercheuse était devenue sourde. Elle finit par comprendre en en parlant avec des amis, que les psychanalystes interrogées étaient toutes d’un niveau social élevé, qu’elles avaient des nourrices et des domestiques chez elles, et donc… aucun problème avec les travaux ménagers et d’éducation! Ce qui est en soi une découverte de terrain intéressante, si tant est qu’on s’autorise à la voir. Vous pouvez retrouver cette anecdote dans les vidéos postées sur le blog Les aspects concrets de la thèse.

Nous avons indiqué plus haut qu’il fallait savoir ce que l’on cherchait, avoir déjà quelques idées ou hypothèses en tête… Oui, c’est très important pour orienter sa recherche. Mais il ne faut pas confondre les hypothèses formulées avant le travail de terrain avec la réalité, et essayer ensuite de faire entrer cette réalité de force dans le cadre. Les hypothèses, plus ou moins précises ou vagues, de départ, sont là pour être mises à l’épreuve.

L’erreur de cette chercheuse dans l’exemple cité plus haut est donc une erreur de méthode, mais l’on pourrait aussi dire qu’elle a fait montre d’un manque d’humilité certain : un défaut qui coûte cher aux chercheurs. Face à une situation de terrain (entretien, observation), mettez de côté momentanément votre savoir et ouvrez les yeux : vous êtes là pour apprendre des autres, et non le contraire. Soyez respectueux des paroles des autres, ce qui revient, à minimum, à les prendre au sérieux, même si vos enquêtés ne disent pas ce que vous pensiez. Le terrain est là pour vous surprendre… ce qui nous amène au cinquième point.

5. Ne fuyez pas la contradiction !

Votre grille d’analyse va être mise à mal plusieurs fois lors de votre travail de terrain, quels que soient vos moyens d’enquête. Oui, la réalité est complexe et il est bien normal que vous n’ayez pas pu la saisir en une seule fois. Comment réagir une fois que l’on a repéré une contradiction entre notre hypothèse et la réalité ? Revenons à Howard Becker. C’est un sociologue, mais ses conseils valent très largement pour beaucoup d’autres disciplines. Pour lui, travailler sur ces contradictions est une méthode en soi : on émet une hypothèse, puis on recherche des cas qui contredisent notre idée, puis on reformule cette idée pour que la contradiction disparaisse (c’est-à-dire que notre hypothèse apporte à présent une explication à tous les cas rencontrés), puis on cherche de nouveaux contre-exemples. Votre théorie va peu à peu gagner à la fois en précision et en portée, et ceci est valable quelle que soit l’ampleur de votre terrain et de votre recherche, qu’elle soit modeste ou très vaste.

Et vous, quelles difficultés rencontrez-vous dans votre terrain ? Comment les surmontez-vous ? Les commentaires sont là pour que vous puissiez vous exprimer !

 

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